Deux droites parallèles n'ont aucun point commun. On peut les prolonger autant qu'on le souhaite, deux droites parallèles ne se rencontrent jamais. C'est une certitude géométrique.
Il en va de même pour des tas d'existences. Certaines personnes ne se rencontreront jamais. Rien à ajouter à cela. Pas un seul hasard, pas une seule coïncidence. Un François, taxidermiste diabétique, et une Brigitte, secrétaire daltonienne. Ce Soudanais bègue et ce joueur de basket slovène. Votre voisine du dessus et votre garagiste. Jamais ils ne se bousculeront, ne se côtoieront dans une file d'attente, ne se doubleront sur une nationale, ne se demanderont du feu dans un bar...
Jamais Jeanne Thomassin ne va croiser la route d'Antoine Delorme.
Ils auraient pourtant formé un joli couple, ces deux-là. Nés la même année, à six jours d'intervalle. Deux poissons ascendant vierge. De nombreux points communs. Couleur préférée (bleu), chanson préférée (Stand by me, version John Lennon, qu'ils massacrent régulièrement dans des soirées Karaoké), boisson préférée (membres de cette secte d'adorateurs d'un célèbre breuvage américain ; prêts à éviscérer des enfants ou à manger des crêtes de coqs contre un verre de ce liquide brun ; pas rare de les voir en consommer au petit-déjeuner). Dans leur chambre d'adolescents, le même poster des Guns'n Roses. Dans le top cinq de leurs auteurs cultes : Salinger et Camus, Francis Scott Fitzgerald et Bret Easton Ellis (seul point de divergence : Antoine préfère Dostoïevski à Boulgakov (mais bon, ça reste Russe)).
Oui, ils auraient formé un duo mythique. Rencontre sur les bancs de fac, par exemple. Deuxième année, cours de droit administratif des biens. Café macchiato à la pause, ça s'apprivoise, ça discute expropriation. Ça dévie, ça enchaîne les « Mais moi aussi, c'est dingue! », ça se frôle de plus en plus. Un soir, petite bouffe chez lui (splendide studio de trois mètres carrés et demi, chambre dans la cuisine, toilettes à deux pâtés de maison). Il s'est surpassé : spaghettis Bolognaise, certes, mais la sauce tomate fraîche mijote depuis seize heures trente. Ils ricanent pour un rien. Il lance le mot « désordre »? Fou rire. Elle balance « Écosse »? Fou rire (bis). Impression partagée de se connaître depuis la nuit des temps (et les neuf vies antérieures qui vont avec). Le premier baiser ne tarde pas. Trois enfants plus tard, il ne la trompera même pas avec la stagiaire du quatrième...
Bien-sûr, rien de tout cela n'est arrivé.
Ils ne deviennent pas non plus les meilleurs amis du monde devant un plat de toasts au saumon. Pot de retraite d'un chef de service, on s'ennuie chacun à un bout de salle. Moins par envie que par désœuvrement, on finit par briser la glace. Le courant passe. Grisés par la médiocrité des petits fours et la platitude des discours, on se gausse de concert. On se moque avec délice de la coupe de cheveux de Benoît, de la robe de Jacqueline. Trois litres de champagne, deux aspirines et un verre d'eau plus tard, Jeanne devient la marraine d'un petit Delorme. A son mariage, entre deux Powerpoint gâchés par un souci technique (problème de batterie, plantage du système d'exploitation, ce con de tonton Hubert a encore marché sur le fil), Antoine prononce un discours assez hilarant...
Non, pas cela non plus.
De vraies vies parallèles.
Antoine grandit dans l'ouest de la France. Fruit des amours d'une ancienne championne de natation et d'un commercial dans une usine de pneus aussi fou-fou que les produits qu'il vend. Quant à la famille de Jeanne la Parisienne, elle se compose d'un inspecteur du trésor incapable de retenir la chute des histoires drôles (mais qui les raconte quand même, à Pâques ou à Noël, et passe pour un demeuré amnésique auprès de sa belle-famille), d'un professeur de mathématiques qui pourrait faire passer son mari pour un clown (dans sa chambre d'enfant : un poster de Pythagore), et d'une sœur aînée qui a tellement déblayé le passage rayon grosses bêtises (nombril percé à treize ans, coma éthylique à quatorze, liaisons avec des hommes mariés, fugues rocambolesques) que tout ce que peut oser Jeanne semble tragiquement fade (un tatouage donnant lieu, par exemple, à un vague haussement d'épaules)...
Antoine passe tous ses étés de gamin en Bretagne. Chez une grande-tante qui pique, confond son prénom avec celui de son défunt caniche. Pour Jeanne c'est la Normandie, le jardin de ses grands-parents, des parfums de basilic et de sauge. Une première cuite à la tequila. Des amourettes en pagaille, dont un futur député européen (étrange de voir un ancien petit ami à la télévision, de l'écouter balancer des « Laissez-moi finir, je ne vous ai pas interrompu! » à un ministre du budget, de remarquer qu'il a toujours ce tic, qu'il se gratte toujours l'oreille, oui, étrange ; on en regretterait presque de ne pas avoir mis la langue, à l'époque)...
Et, bien-sûr, pas un seul hasard.
La suite est du même acabit. Études d'Histoire d'un côté. Brillantes. Elle devient professeur, comme maman. Commence dans un collège de banlieue (ou un magasin d'usine Dolce et Gabana, parfois la frontière est mince). Essaie péniblement d'intéresser à la Guerre de Cent ans des gamins chatouillés par leurs hormones.
Pour lui c'est la faculté des sciences. Ensuite, une école d'ingénieur dans le onzième arrondissement de Paris : bizutage à coups d'œufs pourris et de défis vaguement sexuels. Outre la découverte de l'humiliation publique, quelques bons souvenirs, dont une certaine Cynthia. Cette fille au physique quelconque et à l'intelligence moyenne, il finit par l'épouser lorsqu'il comprend que les mannequins aux jambes interminables préféreront toujours fricoter avec des hommes bien plus riches et plus beaux que lui.
Là encore, pas la moindre coïncidence. Ni rencontre lynchéenne à Deauville (elle : perruque blonde, imperméable noir ; lui : mal rasé, rendu mystérieux par du bourbon ; scène d'amour bestiale dans une Jaguar encerclée d'une nappe de brouillard, sous l'œil libidineux d'un nain borgne ; quelques paroles hermétiques ; enfin, un long baiser d'adieu sur fond de musique apocalyptique). Ni querelle sur le parking d'un supermarché (« Mais faut pas vous gêner surtout, connard! Ça fait huit jours que je l'attends, cette place! Et vous vous croyez tout permis parce que vous roulez en Audi? »). Ni sourire complice dans une rame de métro bondée (un joueur de pipeau les divertit, une vieille peau sénile les amuse, un couple d'étudiants les émeut). Ni propos sérieux sur un trimestre minable (« Je cite : « Napoléon arrête Louis XVI à Varennes grâce à la complicité des Allemands ». Votre fils, Monsieur Delorme, a franchi le détroit de la médiocrité, et me donne des envies de notes négatives »).
La trentaine, la stabilité. A Paris, en famille. Cynthia et Antoine s'enthousiasment pour les premières fois d'un Alexandre. Jeanne déménage ses fringues et sa bibliothèque chez un Pascal (professeur d'E.P.S. dans le prestigieux lycée où elle vient d'être nommée, un établissement scolaire rempli de serre-tête et d'option Chinois, de fils d'anesthésistes et de « A » rouges collés à l'arrière de décapotables flambant neuves). En dix ans, trois télescopages avortés.
Ils réservent une table dans le même restaurant, et puis non, Alexandre est patraque, rougeole ou gastroentérite, Cynthia préfère annuler la baby-sitter.
Sur l'autoroute, ils ont six voitures d'écart, ils paraissent se décider pour la même aire de repos, clignotant, hop, mais Antoine change d'avis au dernier moment, diesel trop cher, il fera le plein à la suivante.
A quarante-sept minutes d'intervalle, ils achètent la même théière dans le même magasin : si Jeanne n'avait pas renversé un verre de coca-cola sur sa jupe, ils auraient sans doute patienté ensemble à la caisse. Ils auraient soupiré en constatant que l'intérimaire boutonneuse n'a jamais fait de paquet cadeau de sa carrière d'être humain. Ils se seraient échangés des banalités sur la couleur du ciel, ou le goût exquis d'un thé « Magie des bois » dont ils sont tous deux de grands consommateurs (point commun, encore).
Après ça, tout aurait été différent. On imagine des rendez-vous dans un café, des orgasmes dans un hôtel, des remords au petit-déjeuner, des divorces par consentement mutuel. Un nouveau départ à Lyon ou à Perpignan. Un petit Alexandre qu'on ne voit plus qu'un week-end sur deux, plus une partie des vacances scolaires. Des larmes, de temps en temps. Mais le grand amour. Enfin. Grâce à deux théières. Une anecdote qu'ils adorent raconter à leurs nouveaux amis (« Encore un peu de Magie des bois? »)...
Que d'histoires avortées.
Le temps passe et les coïncidences ne viennent pas. Droites désespérément parallèles. Soudain, ils ont cinquante-trois ans. Il a déménagé dans le Lot-et-Garonne. C'est une indécrottable parisienne. Le beau professeur d'E.P.S. l'a quittée pour une agrégée en sciences physiques aux orteils immondes et à la voix épouvantable (le quinquagénaire pardonne tout à la jeunesse, même une imperfection des orteils, même des cordes vocales de violon désaccordé). Cynthia? Fidèle au poste, toujours aussi transparente (parfois Antoine la cherche, l'appelle, gueule, alors qu'elle regarde une émission culinaire sous son nez). Jeanne n'a pas d'enfant. Contre toute attente, le turbulent Alexandre, vingt-quatre ans dans huit jours, enchaîne brillamment les années de médecine, court le semi-marathon dans des temps remarquables, s'apprête à épouser une infirmière. Jeanne et Antoine vieillissent bien. Même si l'image floue et sombre que reflète leur miroir ne leur plaît guère. Trop de rêves d'enfants rangés dans des coffres à jouets. Trop de compromis, d'erreurs, de lignes droites. Pas assez de vacarme. Il manque quelque chose à Jeanne et Antoine... Mais quoi?
Un an et demi plus tard, mariage d'Alexandre et de Sophie (oui, les futurs médecins épousent souvent des infirmières, les Sophie épousent souvent des Alexandre, on ne peut rien y faire). L'infirmière rayonne. Antoine a le vin triste. Sous un chapeau absurde, la mère de Sophie arbore un sourire pincé ; impossible de deviner qu'elle a été une adolescente délurée, fugueuse, voleuse, d'une experte en faux et usage de faux, en maquillage de carnets de correspondance. Si Antoine a été présenté à la tante de Sophie? Négatif.
Il se lève...
Enchaîne plusieurs « Enchanté », assez piteusement...
Jeanne rougit, bafouille comme une enfant prise en faute...
Heureusement que certaines rencontres finissent par se produire, même tardivement.
Heureusement que, parfois, la vie se joue de la géométrie.