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Disparaître

Charles est un magicien.
Pas d'as de trèfle dans ses manches, de lapins sous son chapeau ou de foulards dans ses poches. Les pièces ne passent pas à travers ses mains. Il ne s'évade pas de solides malles de voyage. Non, sa magie est plus moderne, plus quotidienne.
« Le tableau avec les vaches, tu le prends? »

Charles est un magicien. Le genre de magicien qui part acheter des cigarettes, crie « je reviens tout de suite » - et ne revient jamais. Tandis que sa femme et sa fille cheminent posément, Charles exécute son grand tour. Avec l'aide de deux complices, il vide des placards, déplace des meubles. Le lit conjugal? Déjà évaporé. L'électricité? Bientôt coupée. Il ne restera presque rien dans l'appartement de l'avenue Foch. Ni table, ni chaises. Disparu, le mari, le père, pfiou. Il ne restera presque rien, et cela le rend heureux.

Charles s'apprête à escamoter sa vie de famille. Son mariage, avec la même femme, depuis treize ans. Cérémonie traditionnelle, le blanc pour Madame, la redingote pour Monsieur. Curé ennuyeux au possible, chants religieux bâclés par deux bigotes, Cantique des cantiques dans la foulée. Et puis treize ans de vacances à la mer, de sable fin dans les chaussures, de churros dégueulasses. Treize ans de rôti de porc le dimanche midi, chez la belle-mère. Treize ans de restes de rôti le dimanche soir. Treize ans de mauvais vin rouge, pour aider à faire passer la pilule, les récitations de la petite, les histoires de bureau, les tu avais promis de jeter un coup d'œil au robinet de la salle de bain. Piégé, il a été piégé. Par la norme. Par la pression sociale. Par un mauvais tour de passe-passe, qui lui a donné une fille.

Mais l'hiver dernier, il a rencontré Antoinette.
Une révélation - comme s'il avait découvert le sucre après des années de yaourts nature fadasse. Elle est venue très vite, l'idée. Disparaître. Ne pas s'éloigner lentement, non. Disparaître vraiment, totalement. Sans donner la moindre explication. Profiter d'une après-midi de juin, de la fête de l'école. Simuler une violente migraine. Appeler deux copains, déménager à la hâte. Et filer pour retrouver le goût du sucre. Même s'il se sait sujet au diabète.
Plus un jour de vie terne dans cet appartement étriqué, si peu lumineux. Plus de gamine sur ses genoux, de mioche survitaminée aux mains collantes, allez papa fais le cheval, hue, encore. Plus de soupe navet-carottes, et comment était ta journée, pas trop fatigante? Cette existence l'agaçait, il la trouvait imbuvable. Ni chaude, ni froide : tiède. Rien de pire que l'eau tiède.

« Charles! La télé, on la laisse? »
La baignoire est scellée. Le vaisselier ne vaut pas le prix de la sueur. Il n'y a plus rien dans le réfrigérateur, et les placards sont presque vides. Ne reste qu'une paire de torchons, une chemise. Quelques bibelots d'une laideur sans nom. Et puis ce téléviseur beaucoup trop lourd. Qu'ils le gardent.
Ce matin elle était en peignoir, elle sentait la lavande, son visage était un peu rouge. Il sait qu'à cause de cette fuite elle étouffera désormais beaucoup de crises de larmes dans ce peignoir. Tant pis. Il doit vivre. Aurait-elle préféré qu'il craque dans un an, dans deux ans? Qu'il se change en ivrogne? Qu'il l'égorge ou la décapite après avoir tué leur enfant à coups de barre de fer? Pas fait pour cette vie-là. Cette vie de père et d'époux modèle. Trop souvent il a eu envier de jeter le landau sous une voiture, ou de l'échanger au marché contre une caisse de légumes. Trop souvent il a eu envie de pousser son couple dans les escaliers.
Il sait qu'il va les faire souffrir. Et il culpabilise. Un peu. Mais plutôt fuir que continuer à leur mentir. Fuir au lieu de faire semblant d'y croire, de ne pas rêver de lupanars. De serveuses lascives, en file indienne. De liberté et de petites culottes.
Il sait qu'il a été un père de troisième division. Un père éternellement relégable, au jeu sans saveur, battu chaque week-end, cinq à zéro au moins. Il sait qu'il a été en dessous de tout. Avare de caresses sur la tête, de gestes tendres Si peu disposé à faire parler stupidement des ours en peluche à l'œil totalement inexpressif. Préférant s'enfermer des heures, prendre un bain moussant plutôt que de jouer avec la petite, de lui expliquer des mots difficiles, de répondre à ses questions existentielles. Si les dinosaures ont vraiment existé? Aucune idée. Les vampires, en revanche, c'est pas des histoires. Il y en a même un qui dort sous ton lit, c'est ça, pleure, petite conne. Il sait qu'il ne sera jamais à la hauteur. Autant partir, autant disparaître. Elle vivra mieux sans lui.
Il sait qu'un jour sa fille voudra comprendre. Régler ses comptes avec ce père indigne, lui briser les genoux à coups de marteau, lui faire payer onze années de psychanalyse. Cette année, dans dix ans, ou beaucoup plus tard. Elle exigera un vrai face à face, les yeux dans les yeux. Aura-t-il le cran de lui expliquer qu'il ne l'a jamais aimée? Qu'il lui préférait largement son vieux fauteuil en cuir (fauteuil qu'il a emmené le jour du grand tour, contrairement à elle)? On ne peut pas être bon en tout. Écrire sans faute et maîtriser la géométrie dans l'espace. Réparer une lampe et apprendre un poème en lisant une fois. Il est un bon amant. Au tennis, son coup droit fait des ravages. En revanche il n'a pas su être un père. Un fichu handicap social. Voilà pourquoi il est parti. Voilà pourquoi il est devenu magicien. Il tentera de lui dire que... Oh, avec un peu de chance, il n'aura pas à répondre. Elle retrouvera sa trace trop tard. Il sera vieux, il sera mort. Il aura une bonne dose d'Alzheimer.

« Merci beaucoup, les gars. »
Charles ferme le coffre de sa vieille Peugeot. Le numéro est terminé. Le magicien s'est échappé de la boîte. Aucune baguette, aucune formule ne le fera revenir. Dans moins de deux heures, le corps longiligne d'Antoinette, ses seins hauts perchés, son sourire carnassier. Libre, enfin. Sans comptes à rendre. Comme par magie. Dans moins de deux heures, une orgie sucrière.
Dans moins de deux heures, une petite fille perdue soulèvera le couvercle de la boîte. Lâchera la main de sa mère. Pleurera toutes les larmes qu'un corps de treize ans peut contenir. Le désespoir déformera ses traits. Une trappe engloutira son enfance. Tandis que la porte de l'appartement vide restera grande ouverte, laissant entrer un peu du soleil de juin.

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Haïku vaudou du Canigou

Allumer le feu

De l’esprit haïku

Guetteur mélancolique

Basse altitude

Nuit du cœur

Suis nu ver

Ailleurs intérieur

A la recherche de l’extase blanche

Je caresse mon feu



Chanter alors l’ascension

La musicale cadence

Du souffle vital

Et caresser les reliefs

Et embrasser les gorges

A cheval sur un vent estival

Un peu plus haut

Vision hélicoïdale

L’appel du sommet

Règne minéral

Massif pyrénéen

Champ magnétique sensuel

Le cheveu fou au vent

Le peauaime respire

L’oxygène rare

Règne minéral

La bouche se rincer

Avec une pierre

L’astre d’or

Du levant au couchant

Zèbre les reliefs

Patchwork de lumière

Mosaïque de vertiges

Homme volant






Un peu plus haut

Mouton de nuage

Se lovant dans un creux

Montagne sacrée

Je te chante

Et tu m’enchantes

Pic en dent de chien

Larme de cristal

A l’œil du catalan

Là-haut incandescent

A 2784 mètres et des poussières

Ciao tic-tac

Marche triomphale

Par les sentiers escarpés

Du faiseur de rêve éveillé

Un peu plus haut encore

Panorama western

Et mirage des villes

Marseille et Barcelone

Se lancent des œillades câlines

De toute éternité



Pure émotion

En apesanteur

Lévitation mystique de l’ange vagabond
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Mûr pour les déconfitures

L’ordure se rengorge comme un paon au bras de la syntaxe javellisée

Le bromure pompe comme une sangsue le feu sucré du phallus

La rature jouit comme une jument de la poubelle qui la branle

La parure piétine comme une truie l’architecture instable du moi cancer

Les morsures s’éclatent comme des merluches à dépiauter mes itinérances

L’écriture me perfore l’abdomen comme une chignole en se tordant de rire

Et moi minable automate désarticulé j’ouvre le bal des ombres cannibales

Quand donc nos parallèles croiseront-elles lèvres pulpeuses ?
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Parallèles

Deux droites parallèles n'ont aucun point commun. On peut les prolonger autant qu'on le souhaite, deux droites parallèles ne se rencontrent jamais. C'est une certitude géométrique.
Il en va de même pour des tas d'existences. Certaines personnes ne se rencontreront jamais. Rien à ajouter à cela. Pas un seul hasard, pas une seule coïncidence. Un François, taxidermiste diabétique, et une Brigitte, secrétaire daltonienne. Ce Soudanais bègue et ce joueur de basket slovène. Votre voisine du dessus et votre garagiste. Jamais ils ne se bousculeront, ne se côtoieront dans une file d'attente, ne se doubleront sur une nationale, ne se demanderont du feu dans un bar...
Jamais Jeanne Thomassin ne va croiser la route d'Antoine Delorme.

Ils auraient pourtant formé un joli couple, ces deux-là. Nés la même année, à six jours d'intervalle. Deux poissons ascendant vierge. De nombreux points communs. Couleur préférée (bleu), chanson préférée (Stand by me, version John Lennon, qu'ils massacrent régulièrement dans des soirées Karaoké), boisson préférée (membres de cette secte d'adorateurs d'un célèbre breuvage américain ; prêts à éviscérer des enfants ou à manger des crêtes de coqs contre un verre de ce liquide brun ; pas rare de les voir en consommer au petit-déjeuner). Dans leur chambre d'adolescents, le même poster des Guns'n Roses. Dans le top cinq de leurs auteurs cultes : Salinger et Camus, Francis Scott Fitzgerald et Bret Easton Ellis (seul point de divergence : Antoine préfère Dostoïevski à Boulgakov (mais bon, ça reste Russe)).
Oui, ils auraient formé un duo mythique. Rencontre sur les bancs de fac, par exemple. Deuxième année, cours de droit administratif des biens. Café macchiato à la pause, ça s'apprivoise, ça discute expropriation. Ça dévie, ça enchaîne les « Mais moi aussi, c'est dingue! », ça se frôle de plus en plus. Un soir, petite bouffe chez lui (splendide studio de trois mètres carrés et demi, chambre dans la cuisine, toilettes à deux pâtés de maison). Il s'est surpassé : spaghettis Bolognaise, certes, mais la sauce tomate fraîche mijote depuis seize heures trente. Ils ricanent pour un rien. Il lance le mot « désordre »? Fou rire. Elle balance « Écosse »? Fou rire (bis). Impression partagée de se connaître depuis la nuit des temps (et les neuf vies antérieures qui vont avec). Le premier baiser ne tarde pas. Trois enfants plus tard, il ne la trompera même pas avec la stagiaire du quatrième...
Bien-sûr, rien de tout cela n'est arrivé.
Ils ne deviennent pas non plus les meilleurs amis du monde devant un plat de toasts au saumon. Pot de retraite d'un chef de service, on s'ennuie chacun à un bout de salle. Moins par envie que par désœuvrement, on finit par briser la glace. Le courant passe. Grisés par la médiocrité des petits fours et la platitude des discours, on se gausse de concert. On se moque avec délice de la coupe de cheveux de Benoît, de la robe de Jacqueline. Trois litres de champagne, deux aspirines et un verre d'eau plus tard, Jeanne devient la marraine d'un petit Delorme. A son mariage, entre deux Powerpoint gâchés par un souci technique (problème de batterie, plantage du système d'exploitation, ce con de tonton Hubert a encore marché sur le fil), Antoine prononce un discours assez hilarant...
Non, pas cela non plus.

De vraies vies parallèles.
Antoine grandit dans l'ouest de la France. Fruit des amours d'une ancienne championne de natation et d'un commercial dans une usine de pneus aussi fou-fou que les produits qu'il vend. Quant à la famille de Jeanne la Parisienne, elle se compose d'un inspecteur du trésor incapable de retenir la chute des histoires drôles (mais qui les raconte quand même, à Pâques ou à Noël, et passe pour un demeuré amnésique auprès de sa belle-famille), d'un professeur de mathématiques qui pourrait faire passer son mari pour un clown (dans sa chambre d'enfant : un poster de Pythagore), et d'une sœur aînée qui a tellement déblayé le passage rayon grosses bêtises (nombril percé à treize ans, coma éthylique à quatorze, liaisons avec des hommes mariés, fugues rocambolesques) que tout ce que peut oser Jeanne semble tragiquement fade (un tatouage donnant lieu, par exemple, à un vague haussement d'épaules)...
Antoine passe tous ses étés de gamin en Bretagne. Chez une grande-tante qui pique, confond son prénom avec celui de son défunt caniche. Pour Jeanne c'est la Normandie, le jardin de ses grands-parents, des parfums de basilic et de sauge. Une première cuite à la tequila. Des amourettes en pagaille, dont un futur député européen (étrange de voir un ancien petit ami à la télévision, de l'écouter balancer des « Laissez-moi finir, je ne vous ai pas interrompu! » à un ministre du budget, de remarquer qu'il a toujours ce tic, qu'il se gratte toujours l'oreille, oui, étrange ; on en regretterait presque de ne pas avoir mis la langue, à l'époque)...
Et, bien-sûr, pas un seul hasard.

La suite est du même acabit. Études d'Histoire d'un côté. Brillantes. Elle devient professeur, comme maman. Commence dans un collège de banlieue (ou un magasin d'usine Dolce et Gabana, parfois la frontière est mince). Essaie péniblement d'intéresser à la Guerre de Cent ans des gamins chatouillés par leurs hormones.
Pour lui c'est la faculté des sciences. Ensuite, une école d'ingénieur dans le onzième arrondissement de Paris : bizutage à coups d'œufs pourris et de défis vaguement sexuels. Outre la découverte de l'humiliation publique, quelques bons souvenirs, dont une certaine Cynthia. Cette fille au physique quelconque et à l'intelligence moyenne, il finit par l'épouser lorsqu'il comprend que les mannequins aux jambes interminables préféreront toujours fricoter avec des hommes bien plus riches et plus beaux que lui.
Là encore, pas la moindre coïncidence. Ni rencontre lynchéenne à Deauville (elle : perruque blonde, imperméable noir ; lui : mal rasé, rendu mystérieux par du bourbon ; scène d'amour bestiale dans une Jaguar encerclée d'une nappe de brouillard, sous l'œil libidineux d'un nain borgne ; quelques paroles hermétiques ; enfin, un long baiser d'adieu sur fond de musique apocalyptique). Ni querelle sur le parking d'un supermarché (« Mais faut pas vous gêner surtout, connard! Ça fait huit jours que je l'attends, cette place! Et vous vous croyez tout permis parce que vous roulez en Audi? »). Ni sourire complice dans une rame de métro bondée (un joueur de pipeau les divertit, une vieille peau sénile les amuse, un couple d'étudiants les émeut). Ni propos sérieux sur un trimestre minable (« Je cite : « Napoléon arrête Louis XVI à Varennes grâce à la complicité des Allemands ». Votre fils, Monsieur Delorme, a franchi le détroit de la médiocrité, et me donne des envies de notes négatives »).

La trentaine, la stabilité. A Paris, en famille. Cynthia et Antoine s'enthousiasment pour les premières fois d'un Alexandre. Jeanne déménage ses fringues et sa bibliothèque chez un Pascal (professeur d'E.P.S. dans le prestigieux lycée où elle vient d'être nommée, un établissement scolaire rempli de serre-tête et d'option Chinois, de fils d'anesthésistes et de « A » rouges collés à l'arrière de décapotables flambant neuves). En dix ans, trois télescopages avortés.
Ils réservent une table dans le même restaurant, et puis non, Alexandre est patraque, rougeole ou gastroentérite, Cynthia préfère annuler la baby-sitter.
Sur l'autoroute, ils ont six voitures d'écart, ils paraissent se décider pour la même aire de repos, clignotant, hop, mais Antoine change d'avis au dernier moment, diesel trop cher, il fera le plein à la suivante.
A quarante-sept minutes d'intervalle, ils achètent la même théière dans le même magasin : si Jeanne n'avait pas renversé un verre de coca-cola sur sa jupe, ils auraient sans doute patienté ensemble à la caisse. Ils auraient soupiré en constatant que l'intérimaire boutonneuse n'a jamais fait de paquet cadeau de sa carrière d'être humain. Ils se seraient échangés des banalités sur la couleur du ciel, ou le goût exquis d'un thé « Magie des bois » dont ils sont tous deux de grands consommateurs (point commun, encore).
Après ça, tout aurait été différent. On imagine des rendez-vous dans un café, des orgasmes dans un hôtel, des remords au petit-déjeuner, des divorces par consentement mutuel. Un nouveau départ à Lyon ou à Perpignan. Un petit Alexandre qu'on ne voit plus qu'un week-end sur deux, plus une partie des vacances scolaires. Des larmes, de temps en temps. Mais le grand amour. Enfin. Grâce à deux théières. Une anecdote qu'ils adorent raconter à leurs nouveaux amis (« Encore un peu de Magie des bois? »)...
Que d'histoires avortées.

Le temps passe et les coïncidences ne viennent pas. Droites désespérément parallèles. Soudain, ils ont cinquante-trois ans. Il a déménagé dans le Lot-et-Garonne. C'est une indécrottable parisienne. Le beau professeur d'E.P.S. l'a quittée pour une agrégée en sciences physiques aux orteils immondes et à la voix épouvantable (le quinquagénaire pardonne tout à la jeunesse, même une imperfection des orteils, même des cordes vocales de violon désaccordé). Cynthia? Fidèle au poste, toujours aussi transparente (parfois Antoine la cherche, l'appelle, gueule, alors qu'elle regarde une émission culinaire sous son nez). Jeanne n'a pas d'enfant. Contre toute attente, le turbulent Alexandre, vingt-quatre ans dans huit jours, enchaîne brillamment les années de médecine, court le semi-marathon dans des temps remarquables, s'apprête à épouser une infirmière. Jeanne et Antoine vieillissent bien. Même si l'image floue et sombre que reflète leur miroir ne leur plaît guère. Trop de rêves d'enfants rangés dans des coffres à jouets. Trop de compromis, d'erreurs, de lignes droites. Pas assez de vacarme. Il manque quelque chose à Jeanne et Antoine... Mais quoi?

Un an et demi plus tard, mariage d'Alexandre et de Sophie (oui, les futurs médecins épousent souvent des infirmières, les Sophie épousent souvent des Alexandre, on ne peut rien y faire). L'infirmière rayonne. Antoine a le vin triste. Sous un chapeau absurde, la mère de Sophie arbore un sourire pincé ; impossible de deviner qu'elle a été une adolescente délurée, fugueuse, voleuse, d'une experte en faux et usage de faux, en maquillage de carnets de correspondance. Si Antoine a été présenté à la tante de Sophie? Négatif.
Il se lève...
Enchaîne plusieurs « Enchanté », assez piteusement...
Jeanne rougit, bafouille comme une enfant prise en faute...

Heureusement que certaines rencontres finissent par se produire, même tardivement.
Heureusement que, parfois, la vie se joue de la géométrie.

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L'heure des regrets

Dans un futur glauque et moche

Dans une grande boite carnivore

Pour sûr croquera ver ventru

De mèche avec la pourriture

Sera plus l’heure des regrets

Sera trop tard pour les remords

Rien ne rimera plus à rien

Le posthume ira faire fortune

Les compagnons de foire vivante

Des cuites garderont souvenance

Les ennemis encore sur le qui-vive

D’un dernier crachat se laveront la panse

Les ardoises impayées devant l’éternel

Irons se rhabiller dare-dare

Dans un futur glauque et moche

Dans un état lamentable

Sera pas fier de son allure

Ni du miam-miam assourdissant

Ni des odeurs de sainteté
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La délicatesse


On y trouve des distributeurs de Pez et des trafiquants de mozzarella. On y assiste à une pièce suédoise, on y arbore des sourires espagnols. Des gens formidables s'y rencontrent au bon moment. Il y est question de deuil, de résultats de ligue 1, d'acceptation de soi. Il s'agit du meilleur roman de son auteur, le plus drôle, le plus émouvant, le plus abouti (rien que ça).
Ce que vous allez faire, dès le 20 août? Acheter le nouveau Foenkinos *.

David Foenkinos / La délicatesse (Gallimard)

* C'est un ordre.

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Romans de plage

" Au début, il voulait rester dans sa chambre, regarder un match de foot, commander une salade, un fromage, téléphoner à sa femme et boire de la Badoit. Un tel emploi du temps aurait été préférable pour son taux de Gamma GT. Autour de lui, les pontages cardiaques des camarades se multiplient de manière inquiétante.
Malgré ses dernières analyses de sang, l'homme de 48 ans termine son verre d'alcool fort au bar du Negresco. Il ne sait pas qu'à quelques kilomètres, le Vallauris Plage ouvrira bientôt. "

Nicolas Rey / Vallauris Plage (Livre de poche)


" J'ai repensé à toutes les fois, en été, où j'avais regardé à la télé des reportages sur de grands incendies en Grèce ou en Provence, les maisons brûlées, les forêts détruites, les gens qui s'enfuyaient, où je m'étais vaguement dit que ce devait être effrayant, désolant, où j'avais hoché la tête avant de changer de chaîne. J'ai bizarrement du mal à admettre qu'on ne puisse pas être conscient du futur, comme du passé. Il m'arrive de fixer un arbre dans ma rue, mon ordinateur ou un toit par la fenêtre, en pensant que c'est peut-être la dernière chose que je verrais avant de mourir, et que je ne le sais pas encore. J'essaie de deviner, on ne peut rien faire d'autre. "

Philippe Jaenada / Plage de Manaccora, 16h30 (Grasset)
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A rendre pour le

Un livre écrit en huit mois par une agrégée d'Anglais de trente sept ans. Un premier roman salué par la critique, boudé par le public. Une prose adroite au service d'un récit troublant et puissant, ou bien une abîme d'ennui. Un récit obscur, des hallucinations, des fragments d'enfance, une tumeur au cerveau inopérable. Une belle histoire d'amour.
A l'intérieur, pas de code barre. La méthode ancienne. Une fiche jaune - cent vingt quatre millimètres par soixante seize. Une fiche jaune où s'étalent le titre de l'ouvrage, le nom de l'auteur. Et puis trois colonnes. Nom, prénom, date d'emprunt.


Bezard, Isabelle, huit mai deux mille quatre. A l'époque, embastillée dans son appartement par un licenciement économique. Elle était comptable dans une entreprise de pneus. Livre lu en quatre jours, bien au chaud dans un pull marin trop large, un mouchoir en tissu à la main. A réussi à déjouer sa solitude. Elle mentionnera le titre du livre, négligemment, auprès de quelques amies. Personne n'y fera attention. Personne n'écoute jamais cette fille à l'apparence banale, maquillée ou non, banale sous n'importe quel éclairage. Encore une fois, Isabelle aura la nauséeuse impression d'être transparente. Moins d'un mois après le retour du livre, nouveau job. Comptable dans une entreprise de steaks hachés.


Fontenay, Cynthia, vingt mai deux mille quatre. Roman oublié sur la table de chevet durant un bon mois. Entre une bouteille d'eau gazeuse, une boîte de vingt et une gélules délivrées uniquement sur ordonnance, un vieux flacon de parfum et la photo de son ex. Parlons en, tiens, de son ex. Un sale type arrogant. Soif de pouvoir et d'ascendant sur son prochain. Un homme nocif. Cynthia se décide à commencer lorsqu'elle reçoit une lettre type de la mairie - retard, premier rappel, prenez garde, second rappel dans huit jours, après ce sera l'amende, nous ne plaisantons pas. Elle ouvre le roman un mardi soir, s'endort au bout de dix chapitres. La photo de l'ex a servi de marque-page. Elle l'oublie plus ou moins consciemment à l'intérieur. Bon débarras. Pourquoi a-t-elle fini par le rappeler?


Testard, Hélène, trente juin deux mille quatre. La photographie émoustille autant sa curiosité que ses sens. Qui est cet éphèbe? A qui appartiennent ces pommettes saillantes, ce teint halé, ces sourcils admirablement dessinés? Hélène veut croire qu'il s'agit d'un chirurgien brillant, ou d'un alpiniste généreux dans l'effort. Les contes qu'elle invente autour du visage inconnu lui plaisent plus que l'intrigue du livre. Trop triste, trop glauque. Deux jours après avoir restitué l'ouvrage, Hélène fait une mauvaise chute dans l'escalier. Fracture de la hanche. Son chirurgien n'a pas le charme du jeune homme de la photo qu'elle a conservé comme un talisman. La vie est décidément mal faite.


Sylvain, Gisèle, dix-huit août deux mille quatre. Responsable de la tache de café sur la quatrième de couverture ainsi que des pages pliées - cent quatre vingt quatorze et deux cent trente quatre. Lecture dans un Lyon-Marseille perturbé par une rupture de caténaire - une heure dix de retard. Mais pour Gisèle le temps se disloque, l'histoire la happe. La mort de l'héroïne l'atteint comme une décharge de chevrotine. Ce livre est le point culminant d'un terne week-end chez sa fille unique. Nouilles trop cuites, gigot immangeable, gâteau d'anniversaire tout juste comestible. Gendre absorbé par la lecture de l'Equipe et les compte-rendus des matches de la veille. Petits-enfants insupportables, trop bruyants, excessivement inintéressants. Et ces questions... Non, elle se sent très bien chez elle. Son jardin, ses voisins, ses courses, voilà qui la maintient en vie. Ce n'est pas demain la veille qu'on la mettra en maison de retraite. Bande de dégénérés.


Bonnet, Pierre, douze janvier deux mile cinq. Abandonne, page trente-cinq, un fragment de son épaisse chevelure. Abîme sérieusement la couverture dans son sac à dos noir d'éternel adolescent. Roman lu en même temps que la biographie d'un homme politique influent de la Troisième République et que le recueil de nouvelles d'un jeune américain au talent prometteur. Quelques phrases tirées du livre sont reportées dans un petit cahier à couverture orange, cadeau de sa compagne. Lors d'un dîner avec des amis, et des amis d'amis, un début de complicité avec une fille d'origine polonaise, assistante de Français dans un sage lycée du centre-ville. Elle l'a lu aussi, l'a trouvé formidable. Une ellipse dans le récit, et puis l'on retrouve Pierre et l'assistante dans un lit. Encore une fois, l'éternel insatisfait est en train de saccager un amour parce qu'il se figure que c'est forcément mieux ailleurs.


Kowanka, Jakuta, vingt janvier deux mile cinq. Emprunt imposé par un mensonge. Mensonge commis pour séduire un homme. Afin d'attirer son attention, elle a bluffé, fait semblant d'adorer un roman dont elle n'avait jamais entendu parler. Pour qu'il reste, elle veut enfin le lire. Geste désespéré d'une amoureuse qui sent que l'autre s'éteint, s'évapore. Il lui a promis un week-end à la campagne, une randonnée, rien que tous les deux? Évidemment, il ne tiendra pas parole. Une nappe de brume les encerclera bientôt, et il disparaîtra. Le roman est illisible, son français n'est pas encore aussi bon que ses mensonges. Elle renonce à lui au bout de soixante trois pages.


Paillot, Jérôme, onze octobre deux mille sept. Séduit par le titre. Très vite déçu. Malgré tout, il tient à le terminer. Toujours aller au bout de ce que l'on commence. Le dénouement le laisse de marbre. Tout comme, apparemment, l'annonce de sa grossesse par sa fiancée. Mais il ne la poussera pas à avorter. Toujours aller au bout de ce que l'on commence. Quand un matin, une respiration oppressée le réveille, lorsqu'il comprend que le bébé est en route, il repense étrangement au livre qu'il a peiné à lire quelques mois plus tôt. A cette femme qui meurt, au cancer qui la ronge. Il prend soudain conscience qu'il va être père. Changer une couche, interdire de dessiner au feutre indélébile sur le canapé crème, apprendre à faire du vélo sans les petites roues, obliger à ranger une chambre qui ressemble à Waterloo après un ouragan. Ces pensées le liquéfient. Il fera un excellent père.


Vaillant, Marie, trente novembre deux-mille huit. Lu très vite, deux soirs à peine, tandis que son imbécile de mari, assureur suffisant, sexagénaire aigri, collectionneur de chopes de bière, luttait contre un polar où même l'auteur semblait perdu dans les fils de l'intrigue. Le roman lui donne des envies de divorce. Ses trois enfants ont été élevés, plus ou moins bien. Son conjoint supporté près de quarante années. Combien de temps lui reste-t-il à vivre? Vingt, trente ans? Le livre terminé, elle se lève sans faire de bruit. Ses pieds chaussés d'épouvantables pantoufles roses la traînent jusqu'à la cuisine. Soixante-et-un ans dans deux semaines. Ses longs cheveux blonds grisonnent, elle ne fait rien pour le cacher. Elle fait exactement son âge. A part des oreillers humides et d'amères insomnies, la vie n'a manifestement plus rien à lui promettre. Voilà ce qui la tient éveillée jusqu'à quatre heures onze. Tout ça à cause d'un livre.


Bezard, Isabelle, trente avril deux mille neuf. Isabelle, encore. Cinq ans après, presque jour pour jour. Neuf kilos de plus qu'à la première lecture, malgré l'aquagym et le rameur. Comptable chez un fabriquant de chaussettes. Sa petite sœur s'est mariée à un gendarme séduisant. Sa meilleure amie est enceinte, un garçon, un petit Nathan qui deviendra notaire, ou huissier de justice, et trompera sa femme dans des hôtels minables. Sa mère vomit de plus en plus souvent dans le lavabo d'une salle de bains flambant neuve, mais ce n'est pas une grossesse tardive, ni les effets pervers de la ménopause – cancer de l'estomac très avancé, dix-huit mois à vivre, tout au plus. Après la bibliothèque, Isabelle se dirige vers le supermarché où elle a ses habitudes. De fines tranches de poitrine fumée, de la ciboulette, un kilo de pommes de terre. Paiement en espèces. Sa carte de fidélité? Sac à moitié vidé, brosse à cheveux, livre, chéquier – la voilà, accrochée aux clés de voiture. Envie de hurler à la caissière que quelqu'un vient dîner chez elle le soir même. Un collègue. Calvitie, mains moites, léger zézaiement. Piètre danseur, amant médiocre. Ça va être bon, songe-t-elle en quittant le supermarché. Ça va être divin. Elle a confiance en ses talents de cuisinière. Il sonnera chez elle à huit heures piles – ponctualité maladive. Après le plat principal, dos de cabillaud au lard, purée à la vanille, ils parleront littérature. Elle citera Paul Auster, il répondra Emmanuel Carrère. Ce n'est qu'au dessert qu'elle pensera au roman oublié à la caisse.

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J'aime la mortadelle

Bar de l'Académie. Ça sent les partiels et le bachotage. Ça sèche des cours dont l'intitulé, prononcé à vitesse moyenne, peut laisser penser qu'on parle libanais ou mandarin. Les juristes traitent les philosophes par le mépris. Les littéraires se rassurent en pensant aux brebis égarées en sciences de l'éducation. Des prépas cravatés lisent The Observer. Un rasta blanc distribue des tracts appelant à la grève générale, à la révolution, à la pendaison immédiate des députés par leurs tripes. Des thésards peinent à expliquer sur quoi ils planchent, essaient de prouver que leur analyse des premiers écrits d'Antonin Artaud, ou leur approche de la météorologie dynamique va bouleverser leur discipline, finissent par baisser les bras. Un professeur aux dents jaunes et à la chemise tachée de sueur tente de convaincre une étudiante court vêtue de venir prendre des cours du soir dans son grand appartement. A l'extérieur, dans le nouveau coin fumeur, deux étudiants lambda échangent leur point de vue sur le cautionnement et le décolleté pousse-au-viol de leur chargée de T.D. A leur gauche, un barbu parfumé à la frite étale sa crise de la vingtaine devant les yeux d'un caissier en troisième première année.
Certains sont incapables de rester concentrés plus de douze secondes sur une grille de mots croisés. D'autres sont allergiques au sport, font des poussées d'acné dès qu'un ballon entre dans leur champ de vision, deviennent verdâtres dès que leur pied entre en contact avec une basket... Moi je suis inapte au bonheur.
Tu quoi?
J'arrive pas à être heureux, Erwan. Pas du tout, jamais. Et je m'en veux, en plus. Je ne manque de rien. J'ai grandi dans un pays riche, j'ai été élevé par mes deux parents, je ne suis pas malade, je... Si j'ai eu un ongle incarné, c'est le bout du monde, et...
Envie de lui caresser la nuque. De lui dire ce n'est pas grave, ça va passer, de lui répondre par l'un de ces abracadabras sociaux relativement inefficaces qu'on ne peut s'empêcher de prononcer dans ces circonstances. Rien ne vient. Le prendre dans ses bras, peut-être? Le serrer fort, oui, au point de sentir les os prêts à rompre, le serrer pour que sa pression artérielle diminue, que la tension s'évapore, qu'il ne soie plus qu'un pantin mou, désarticulé.
Un rêve récurrent me bouffe la cervelle, en ce moment. Je suis face à une serrure, je possède tout un tas de clés, un énorme trousseau. Je me dis qu'une des clés va forcément ouvrir la porte. Je procède d'abord méthodiquement. Rien. Alors je m'affole, je fais n'importe quoi, je teste cent fois, dix fois la même clé. Toujours rien. Et puis derrière la porte ça parle, ça chante, et je m'énerve encore plus...
Bah dis donc... C'est bizarre!
Erwan se gifle mentalement. « C'est bizarre »? Jolie réplique, digne des meilleurs comédies hollywoodiennes. Quel sens de la répartie. Face à un aveugle, il se sait capable de ponctuer sa conversation de milliers de « tu vois? » . Aujourd'hui encore, face à Jalil, il fait fort. Tellement en jambes qu'il pourrait enchaîner sur un fait divers rempli de meurtres sanglants et de suicides spectaculaires. Ou sur un détail incongru, vide de sens, qui donne la nette impression à l'autre qu'on ne l'écoute pas. Pourquoi pas « J'aime la mortadelle », tiens? Ou un « L'année dernière j'ai eu un P.V.»? Oui, dès que Jalil termine sa phrase, Erwan lui avouera qu'il adore la mortadelle. Pauvre imbécile, se maudit-il.
Pourquoi tu me parles de mortadelle?
Pardon? Je...
Imbécile, imbécile, imbécile.
Bah... Un Italien a ouvert rue de Grenoble. Ils font genre plateau de charcuteries et plateau de fromages pour huit euros. Ça peut...
J'ai pas très faim. Mais c'est gentil, merci... Heureusement que je t'ai, toi... Ça fait combien de temps qu'on se connaît, mec?
Depuis toujours. Voilà ce qu'il a ressenti la première fois qu'ils ont bu un café ensemble, à la cafèt' de la fac, entre un cours barbant et un T.D. ennuyeux. Ce type mal rasé, aux yeux de chien battu, ce cynique absolu qui ne jure que par Cioran et Desproges, cette montagne de culture, ce daltonien qui s'ignore (il est décemment impossible de marier aussi mal les couleurs, c'est un crime contre l'humanité de s'habiller ainsi, de porter des chaussettes jaunes Marsupilami, une chemise bleue trouée aux aisselles et une veste rouge de vendeur de téléviseurs), cette belle âme pour qui le mot gentillesse a été inventé, Erwan le connaît depuis toujours...
Deux ans, un truc comme ça.
C'est tout? S'étonne Jalil. Le café, oui, après la pendaison de crémaillère de Tof et Cathy où on s'est croisés... Tu dois avoir raison... C'est dingue.
Pourquoi?
J'ai cette impression étrange de te connaître depuis toujours.
Les joues d'Erwan s'empourprent. Il ne s'y attendait pas.
Ah bon?
T'es... Mon meilleur pote, tu sais.
Imbécile, triple andouille.
Vraiment.
Il n'en veut pas, de son amitié. Il veut que leurs pieds nus s'enfoncent au même rythme dans le sable chaud d'une plage du bout du monde. Égrener une liste de prénoms à deux pas d'un ventre rond, et l'entendre soupirer ah non, pas Lucie, tout mais pas Lucie. Inventer avec lui une langue qu'ils seraient les seuls à comprendre, une langue d'amoureux secrets, d'amoureux absolus. Il veut visiter des appartements, le voir inspecter l'évier, jeter un œil sur la chaudière, vérifier les fenêtres, puis sentir dans son regard un « on le prend? » auquel il ne pourra résister, même si la propriétaire a fait empailler ses six derniers chiens et impose de les laisser dans l'appartement, même si le loyer est élevé et les charges exorbitantes.
Je devrais peut-être consulter un psy... T'en penses quoi?
Erwan n'en pense rien. Si, juste que c'est cher, un psy, au moins cinquante euros pour une séance. Va falloir qu'il fasse des heures supplémentaires au Mc Do. Tiens, et d'ailleurs, il sent encore la frite.
Pourtant j'ai pris une douche avant de venir à la fac... Bon, on bouge?
Tirer une dernière fois sur sa clope, longue bouffée grisante. Jeter le mégot sous les roues d'une Audi cabossée. Rentrer, payer les cafés. Se diriger vers la bibliothèque, grandes foulées, fermeture dans dix minutes, y récupérer les cours qui y prennent la poussière. Chercher une bonne phrase.
Ce soir tu fais quoi? Pas de mortadelle? Tu passes pas non plus chez Sarah?
Jalil est trop fatigué. La téquila qui coule encore dans ses veines depuis la soirée chez Séb a besoin d'être évacuée. Poignée de main solide. L'un des deux aurait aimé poser un baiser sur le front de l'autre, baiser qui aurait peut-être été reçu avec l'expression d'un serveur de restaurant étoilé découvrant un pourboire de dix centimes sous l'addition – ou celle d'un enfant trouvant un message dans la bouteille qu'il vient de ramasser sur la plage, qui sait. Non, une simple poignée de main. Bonne soirée, à demain. Erwan va marcher vers cette collocation qui lui sort par les yeux, marre de se faire boire son jus d'orange, marre de trouver des poils étranger dans la baignoire. Jalil vers ce studio si pratique, si grand, où il peut se payer le luxe de réchauffer une boîte de raviolis tout en prenant une douche et en regardant la télé. Sarah, la mortadelle, ce sera pour une autre fois, promis...
Imbécile.
Erwan se retourne, appelle.
Quoi?
T'es pas inapte au bonheur.
Merci! A plus!
Il engloutit chaque gramme de son sourire.
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Existe en blanc

Assis sur une table en pin massif teinté, verni nitrocellulose et polyuréthane, tu dégoupilles mollement une canette de bière. Ta veste et ton pantalon ne vont pas ensemble. Tes joues brûlent - peau sensible, mauvais rasoir. Une belle tête de raté, t'es-tu dit en contemplant ton reflet dans la glace, après avoir rebouché un tube de dentifrice arôme menthe, rend plus résistant à l'attaque acide des bactéries. Une mine à effrayer un banc de braqueurs sanguinaires. La bière n'arrangera rien. Mais après tout, pourquoi pas? Un peu de changement, un peu de liberté, un gramme d'alcool dans le sang pour bien commencer la journée : bon pour toi, donc bon pour le client.
Combien d'heures passées sur cette table depuis l'ouverture du magasin? Combien d'heures à ressasser l'absurdité de la situation, à t'ennuyer, à regarder le ciel devenir gris derrière les vitres? A vider des gobelets de café infect en voulant être ailleurs? Chaque heure qui passe, songer qu'on pourrait tout plaquer et foutre le camp jusqu'en Alaska ou en Inde, le pied au plancher. Chaque heure qui passe, te persuader qu'un bonheur incommensurable t'attend autre part. Loin de cette zone industrielle sans âme, de ces parkings déprimants, de ces hangars identiques, de ces couleurs criardes, de ces logos immondes. Loin des canapés But et des chandeliers Maison du Monde, loin des téléviseurs Darty et des cuisines Schmidt, loin du conformisme et de la société de consommation. Dans un monde parallèle, dépourvu de meubles en kit, de bouleau massif huilé, de tiroirs à grande capacité.
Mais une drôle d'énergie te pousse à maintenir le cap. Malgré tout. Et, au lieu de découvrir la vallée du Gange, tu continues. Resservir le même discours à un autre couple idéal. Un coupe qui étale sans vergogne son bonheur d'avoir une famille. Une maison, des amis. Un quartier où tout le monde les connaît, et les aime. Des voisins avec qui ils mènent des conversations creuses mais goguenardes, météo, bricolage, exploits sportifs du petit dernier – champion départemental, trente mètres au javelot, à peine treize ans. Des voisins qui prodiguent des conseils de jardinage, vous devriez bouturer, planter des anthémis, vous avez essayé les plantes aromatiques? Même la santé est au rendez-vous : ni fractures, ni métastases dans le vocabulaire des couples idéaux. Des cheveux peignés bien comme il faut, pas un épi, pas une pellicule. Au dessus d'eux, un ciel d'un bleu de carte postale...
Cette cuisine a été conçue pour vous! Pendant que vous préparerez le repas, Madame, les enfants liront, dessineront. Vous, Monsieur, vous viendrez voir et goûter ce qui sent si bon. Cette cuisine sera bien plus que le centre de votre maison. Ce sera le lieu de rencontre, de partage de votre famille. Cuisiner, converser, construire... Les étagères murales libèrent le plan de travail... Elles peuvent également servir de porte-couvercles...
Tu les envie tellement, ces clients parfaits. Leurs choix à deux, leurs désirs à deux. Un instant d'emballement, d'inattention, et tu finiras, c'est sûr, par leur arracher les yeux et leur couper les mains.
Tu aimes quand ils se disputent à propos de la couleur de la hotte aspirante. Tu adores quand leur bonheur aux dents blanches se gâte à cause de la place de l'évier ou du nombre de tiroirs. Ça te rassure. La fissure qui s'ouvre dans leur cœur, ce tonnerre dans une vallée trop verte te soulage, t'incite à leur faire une remise, allez, cinq pour cent sur le lave-vaisselle, four à micro-ondes en cadeau. Blagueur, tu fanfaronnes, tu reprends confiance. Ce ne sont que des couples ordinaires. Entassés dans des pavillons identiques, abrités derrière des volets dont la peinture s'écaille. Rongés par des wagons de soucis. Un plan de fusion menace leur emploi de comptable. L'aîné s'est entaillé le bras avec un taille-crayon, sa période gothique n'a que trop duré, le bulletin scolaire du deuxième trimestre sera remis en mains propres. Un emprunt sur trente ans les enchaîne à leur petit bout de terrain. Les anthémis ne fleurissent pas. Le téléviseur Darty ? Encore en panne...
Mais tu reperds vite pied. Ça ne dure pas. Tu as peur, à nouveau. Ta tête dans le miroir, ta face terne de vendeur de cuisines, de quadragénaire sans ambition. Les ongles rongés, les peaux mangées. La solitude. Le soir, après avoir posé les clés de ta deux portes gris métallisé, c'est au mur que tu racontes ta journée, les clients irascibles et les clients joviaux, les records de vente et les mauvaises passes. Le soir, après une douche rapide, tu fais l'amour à ton ordinateur. Une seule table de nuit près du lit, personne à tes côtés dans le King Size. Ta vie ressemble à ces faux livres qu'on place dans les bibliothèques d'exposition des magasins de meubles. Couverture solide, titre intéressant – mais pas de pages, ça sonne creux, pavé de carton sans histoires à l'intérieur...
Bonjour!
Dix heures sept. Premier client. La canette de bière disparaît. Un sourire à la fois bienveillant et carnassier se fiche sur ton visage.
Bonjour Monsieur! Bonjour Madame! Que puis-je faire pour vous? Vous souhaitez acheter un aquarium? Non? Un train électrique? Non plus? Un lit, peut-être? Ah, j'y suis: vous êtes intéressé par une cuisine! Ça tombe bien, on ne vend que ça, vous avez frappé à la bonne porte!
Le discours les a amusé. Les voilà ferrés. Prêts à dépenser. Laisse les faire le tour du magasin, mets les en confiance, tu leur vendras sans doute ton produit le plus onéreux...
Tu as vu ça, chérie?
Besoin d'un énorme sandwich au saucisson, et d'une autre bière.
Oui, ça a l'air solide... Et deux éviers, c'est pratique.
Tu te demandes pourquoi on dit évier pour la cuisine, et lavabo pour la salle de bain.
Les tiroirs coulissent sans faire de bruit! Formidable, hein! Ça vient d'Italie, garanti trente ans, le must... Si ça existe en blanc? Évidemment! Et en rouge, aussi! Je vous demande un petit instant, je reviens avec un catalogue et un nuancier... Je vous fait servir un café?
Le ventre collé au plan de travail, les yeux noyés dans la page trente-sept du catalogue, une canette de bière vide à tes pieds, tu te dis soudain que tu aimerais tant quitter la cuisine. Et passer enfin au salon.
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