Disparaître
Charles est un magicien.
Pas d'as de trèfle dans ses manches, de lapins sous son chapeau ou de foulards dans ses poches. Les pièces ne passent pas à travers ses mains. Il ne s'évade pas de solides malles de voyage. Non, sa magie est plus moderne, plus quotidienne.
« Le tableau avec les vaches, tu le prends? »
Charles est un magicien. Le genre de magicien qui part acheter des cigarettes, crie « je reviens tout de suite » - et ne revient jamais. Tandis que sa femme et sa fille cheminent posément, Charles exécute son grand tour. Avec l'aide de deux complices, il vide des placards, déplace des meubles. Le lit conjugal? Déjà évaporé. L'électricité? Bientôt coupée. Il ne restera presque rien dans l'appartement de l'avenue Foch. Ni table, ni chaises. Disparu, le mari, le père, pfiou. Il ne restera presque rien, et cela le rend heureux.
Charles s'apprête à escamoter sa vie de famille. Son mariage, avec la même femme, depuis treize ans. Cérémonie traditionnelle, le blanc pour Madame, la redingote pour Monsieur. Curé ennuyeux au possible, chants religieux bâclés par deux bigotes, Cantique des cantiques dans la foulée. Et puis treize ans de vacances à la mer, de sable fin dans les chaussures, de churros dégueulasses. Treize ans de rôti de porc le dimanche midi, chez la belle-mère. Treize ans de restes de rôti le dimanche soir. Treize ans de mauvais vin rouge, pour aider à faire passer la pilule, les récitations de la petite, les histoires de bureau, les tu avais promis de jeter un coup d'œil au robinet de la salle de bain. Piégé, il a été piégé. Par la norme. Par la pression sociale. Par un mauvais tour de passe-passe, qui lui a donné une fille.
Mais l'hiver dernier, il a rencontré Antoinette.
Une révélation - comme s'il avait découvert le sucre après des années de yaourts nature fadasse. Elle est venue très vite, l'idée. Disparaître. Ne pas s'éloigner lentement, non. Disparaître vraiment, totalement. Sans donner la moindre explication. Profiter d'une après-midi de juin, de la fête de l'école. Simuler une violente migraine. Appeler deux copains, déménager à la hâte. Et filer pour retrouver le goût du sucre. Même s'il se sait sujet au diabète.
Plus un jour de vie terne dans cet appartement étriqué, si peu lumineux. Plus de gamine sur ses genoux, de mioche survitaminée aux mains collantes, allez papa fais le cheval, hue, encore. Plus de soupe navet-carottes, et comment était ta journée, pas trop fatigante? Cette existence l'agaçait, il la trouvait imbuvable. Ni chaude, ni froide : tiède. Rien de pire que l'eau tiède.
« Charles! La télé, on la laisse? »
La baignoire est scellée. Le vaisselier ne vaut pas le prix de la sueur. Il n'y a plus rien dans le réfrigérateur, et les placards sont presque vides. Ne reste qu'une paire de torchons, une chemise. Quelques bibelots d'une laideur sans nom. Et puis ce téléviseur beaucoup trop lourd. Qu'ils le gardent.
Ce matin elle était en peignoir, elle sentait la lavande, son visage était un peu rouge. Il sait qu'à cause de cette fuite elle étouffera désormais beaucoup de crises de larmes dans ce peignoir. Tant pis. Il doit vivre. Aurait-elle préféré qu'il craque dans un an, dans deux ans? Qu'il se change en ivrogne? Qu'il l'égorge ou la décapite après avoir tué leur enfant à coups de barre de fer? Pas fait pour cette vie-là. Cette vie de père et d'époux modèle. Trop souvent il a eu envier de jeter le landau sous une voiture, ou de l'échanger au marché contre une caisse de légumes. Trop souvent il a eu envie de pousser son couple dans les escaliers.
Il sait qu'il va les faire souffrir. Et il culpabilise. Un peu. Mais plutôt fuir que continuer à leur mentir. Fuir au lieu de faire semblant d'y croire, de ne pas rêver de lupanars. De serveuses lascives, en file indienne. De liberté et de petites culottes.
Il sait qu'il a été un père de troisième division. Un père éternellement relégable, au jeu sans saveur, battu chaque week-end, cinq à zéro au moins. Il sait qu'il a été en dessous de tout. Avare de caresses sur la tête, de gestes tendres Si peu disposé à faire parler stupidement des ours en peluche à l'œil totalement inexpressif. Préférant s'enfermer des heures, prendre un bain moussant plutôt que de jouer avec la petite, de lui expliquer des mots difficiles, de répondre à ses questions existentielles. Si les dinosaures ont vraiment existé? Aucune idée. Les vampires, en revanche, c'est pas des histoires. Il y en a même un qui dort sous ton lit, c'est ça, pleure, petite conne. Il sait qu'il ne sera jamais à la hauteur. Autant partir, autant disparaître. Elle vivra mieux sans lui.
Il sait qu'un jour sa fille voudra comprendre. Régler ses comptes avec ce père indigne, lui briser les genoux à coups de marteau, lui faire payer onze années de psychanalyse. Cette année, dans dix ans, ou beaucoup plus tard. Elle exigera un vrai face à face, les yeux dans les yeux. Aura-t-il le cran de lui expliquer qu'il ne l'a jamais aimée? Qu'il lui préférait largement son vieux fauteuil en cuir (fauteuil qu'il a emmené le jour du grand tour, contrairement à elle)? On ne peut pas être bon en tout. Écrire sans faute et maîtriser la géométrie dans l'espace. Réparer une lampe et apprendre un poème en lisant une fois. Il est un bon amant. Au tennis, son coup droit fait des ravages. En revanche il n'a pas su être un père. Un fichu handicap social. Voilà pourquoi il est parti. Voilà pourquoi il est devenu magicien. Il tentera de lui dire que... Oh, avec un peu de chance, il n'aura pas à répondre. Elle retrouvera sa trace trop tard. Il sera vieux, il sera mort. Il aura une bonne dose d'Alzheimer.
« Merci beaucoup, les gars. »
Charles ferme le coffre de sa vieille Peugeot. Le numéro est terminé. Le magicien s'est échappé de la boîte. Aucune baguette, aucune formule ne le fera revenir. Dans moins de deux heures, le corps longiligne d'Antoinette, ses seins hauts perchés, son sourire carnassier. Libre, enfin. Sans comptes à rendre. Comme par magie. Dans moins de deux heures, une orgie sucrière.
Dans moins de deux heures, une petite fille perdue soulèvera le couvercle de la boîte. Lâchera la main de sa mère. Pleurera toutes les larmes qu'un corps de treize ans peut contenir. Le désespoir déformera ses traits. Une trappe engloutira son enfance. Tandis que la porte de l'appartement vide restera grande ouverte, laissant entrer un peu du soleil de juin.
Pas d'as de trèfle dans ses manches, de lapins sous son chapeau ou de foulards dans ses poches. Les pièces ne passent pas à travers ses mains. Il ne s'évade pas de solides malles de voyage. Non, sa magie est plus moderne, plus quotidienne.
« Le tableau avec les vaches, tu le prends? »
Charles est un magicien. Le genre de magicien qui part acheter des cigarettes, crie « je reviens tout de suite » - et ne revient jamais. Tandis que sa femme et sa fille cheminent posément, Charles exécute son grand tour. Avec l'aide de deux complices, il vide des placards, déplace des meubles. Le lit conjugal? Déjà évaporé. L'électricité? Bientôt coupée. Il ne restera presque rien dans l'appartement de l'avenue Foch. Ni table, ni chaises. Disparu, le mari, le père, pfiou. Il ne restera presque rien, et cela le rend heureux.
Charles s'apprête à escamoter sa vie de famille. Son mariage, avec la même femme, depuis treize ans. Cérémonie traditionnelle, le blanc pour Madame, la redingote pour Monsieur. Curé ennuyeux au possible, chants religieux bâclés par deux bigotes, Cantique des cantiques dans la foulée. Et puis treize ans de vacances à la mer, de sable fin dans les chaussures, de churros dégueulasses. Treize ans de rôti de porc le dimanche midi, chez la belle-mère. Treize ans de restes de rôti le dimanche soir. Treize ans de mauvais vin rouge, pour aider à faire passer la pilule, les récitations de la petite, les histoires de bureau, les tu avais promis de jeter un coup d'œil au robinet de la salle de bain. Piégé, il a été piégé. Par la norme. Par la pression sociale. Par un mauvais tour de passe-passe, qui lui a donné une fille.
Mais l'hiver dernier, il a rencontré Antoinette.
Une révélation - comme s'il avait découvert le sucre après des années de yaourts nature fadasse. Elle est venue très vite, l'idée. Disparaître. Ne pas s'éloigner lentement, non. Disparaître vraiment, totalement. Sans donner la moindre explication. Profiter d'une après-midi de juin, de la fête de l'école. Simuler une violente migraine. Appeler deux copains, déménager à la hâte. Et filer pour retrouver le goût du sucre. Même s'il se sait sujet au diabète.
Plus un jour de vie terne dans cet appartement étriqué, si peu lumineux. Plus de gamine sur ses genoux, de mioche survitaminée aux mains collantes, allez papa fais le cheval, hue, encore. Plus de soupe navet-carottes, et comment était ta journée, pas trop fatigante? Cette existence l'agaçait, il la trouvait imbuvable. Ni chaude, ni froide : tiède. Rien de pire que l'eau tiède.
« Charles! La télé, on la laisse? »
La baignoire est scellée. Le vaisselier ne vaut pas le prix de la sueur. Il n'y a plus rien dans le réfrigérateur, et les placards sont presque vides. Ne reste qu'une paire de torchons, une chemise. Quelques bibelots d'une laideur sans nom. Et puis ce téléviseur beaucoup trop lourd. Qu'ils le gardent.
Ce matin elle était en peignoir, elle sentait la lavande, son visage était un peu rouge. Il sait qu'à cause de cette fuite elle étouffera désormais beaucoup de crises de larmes dans ce peignoir. Tant pis. Il doit vivre. Aurait-elle préféré qu'il craque dans un an, dans deux ans? Qu'il se change en ivrogne? Qu'il l'égorge ou la décapite après avoir tué leur enfant à coups de barre de fer? Pas fait pour cette vie-là. Cette vie de père et d'époux modèle. Trop souvent il a eu envier de jeter le landau sous une voiture, ou de l'échanger au marché contre une caisse de légumes. Trop souvent il a eu envie de pousser son couple dans les escaliers.
Il sait qu'il va les faire souffrir. Et il culpabilise. Un peu. Mais plutôt fuir que continuer à leur mentir. Fuir au lieu de faire semblant d'y croire, de ne pas rêver de lupanars. De serveuses lascives, en file indienne. De liberté et de petites culottes.
Il sait qu'il a été un père de troisième division. Un père éternellement relégable, au jeu sans saveur, battu chaque week-end, cinq à zéro au moins. Il sait qu'il a été en dessous de tout. Avare de caresses sur la tête, de gestes tendres Si peu disposé à faire parler stupidement des ours en peluche à l'œil totalement inexpressif. Préférant s'enfermer des heures, prendre un bain moussant plutôt que de jouer avec la petite, de lui expliquer des mots difficiles, de répondre à ses questions existentielles. Si les dinosaures ont vraiment existé? Aucune idée. Les vampires, en revanche, c'est pas des histoires. Il y en a même un qui dort sous ton lit, c'est ça, pleure, petite conne. Il sait qu'il ne sera jamais à la hauteur. Autant partir, autant disparaître. Elle vivra mieux sans lui.
Il sait qu'un jour sa fille voudra comprendre. Régler ses comptes avec ce père indigne, lui briser les genoux à coups de marteau, lui faire payer onze années de psychanalyse. Cette année, dans dix ans, ou beaucoup plus tard. Elle exigera un vrai face à face, les yeux dans les yeux. Aura-t-il le cran de lui expliquer qu'il ne l'a jamais aimée? Qu'il lui préférait largement son vieux fauteuil en cuir (fauteuil qu'il a emmené le jour du grand tour, contrairement à elle)? On ne peut pas être bon en tout. Écrire sans faute et maîtriser la géométrie dans l'espace. Réparer une lampe et apprendre un poème en lisant une fois. Il est un bon amant. Au tennis, son coup droit fait des ravages. En revanche il n'a pas su être un père. Un fichu handicap social. Voilà pourquoi il est parti. Voilà pourquoi il est devenu magicien. Il tentera de lui dire que... Oh, avec un peu de chance, il n'aura pas à répondre. Elle retrouvera sa trace trop tard. Il sera vieux, il sera mort. Il aura une bonne dose d'Alzheimer.
« Merci beaucoup, les gars. »
Charles ferme le coffre de sa vieille Peugeot. Le numéro est terminé. Le magicien s'est échappé de la boîte. Aucune baguette, aucune formule ne le fera revenir. Dans moins de deux heures, le corps longiligne d'Antoinette, ses seins hauts perchés, son sourire carnassier. Libre, enfin. Sans comptes à rendre. Comme par magie. Dans moins de deux heures, une orgie sucrière.
Dans moins de deux heures, une petite fille perdue soulèvera le couvercle de la boîte. Lâchera la main de sa mère. Pleurera toutes les larmes qu'un corps de treize ans peut contenir. Le désespoir déformera ses traits. Une trappe engloutira son enfance. Tandis que la porte de l'appartement vide restera grande ouverte, laissant entrer un peu du soleil de juin.



